Il existe un vampirisme trĂšs banal, trĂšs concret, trĂšs peu mystique.
Il ne se pratique ni dans les chĂąteaux gothiques ni dans les romans fantastiques, mais dans les immeubles, les supermarchĂ©s, les files dâattente, les administrations, et jusque dans les dispositifs numĂ©riques censĂ©s nous simplifier la vie.
Le vampirisme Ă©nergĂ©tique, câest cette dynamique oĂč certains se stabilisent en vous dĂ©stabilisant, se rechargent en vous vidant, se recentrent en vous dispersant.
Et le plus ironique, câest quâils ne sâen rendent mĂȘme pas compte.
La nuit : laboratoire du vampirisme ordinaire
La nuit est un révélateur. AprÚs minuit, le sommeil devient moins réparateur, les émotions se dérÚglent, la régulation interne se fragilise.
Câest prĂ©cisĂ©ment lĂ que certains voisins â sans intention consciente â se mettent Ă vivre sur lâĂ©nergie des autres.
Ils font du bruit, sâagitent, empĂȘchent de dormir. Ils se couchent tard, Ă©puisĂ©s, nerveux, dĂ©saxĂ©s.
Et au matin, ils sortent de chez eux comme des ombres : cernés, vidés, irritables.
Pendant ce temps, celle qui a dormi tĂŽt, celle qui tient son axe, celle qui ne se laisse pas happer⊠se lĂšve claire, stable, prĂȘte Ă Ă©crire.
Le vampirisme Ă©nergĂ©tique nocturne, câest ça : ceux qui nâont plus de structure cherchent inconsciemment la structure de ceux qui en ont.
Le vampirisme spatial : quand les parties communes deviennent une décharge
Il existe une forme de vampirisme encore plus sournoise : celle qui ne sâattaque pas directement Ă votre Ă©nergie, mais Ă votre espace vital.
Dans certains immeubles, les parties communes deviennent :
- un dépÎt sauvage,
- un débarras improvisé,
- une extension du logement de ceux qui ne savent pas gérer le leur,
- un lieu oĂč lâon abandonne objets, dĂ©chets, encombrants, voire dangers.
Ce nâest pas seulement dĂ©sagrĂ©able.
Ce nâest pas seulement irrespectueux.
Câest une extraction dâespace, une privatisation illĂ©gitime du commun, un parasitage matĂ©riel.
Et lorsque le gestionnaire laisse faire, lorsquâil ne voit rien, ne fait rien, ne comprend rien, le vampirisme change dâĂ©chelle : il devient institutionnel par incompĂ©tence.
On se retrouve alors Ă devoir :
- documenter,
- photographier,
- alerter,
- relancer,
- signaler,
- saisir le tribunal.
Parce que lâespace commun, abandonnĂ© Ă lui-mĂȘme, devient un risque, un symptĂŽme, un indice dâeffondrement organisationnel.
Et pendant que le gestionnaire dort, câest vous qui portez la charge mentale, la vigilance, la sĂ©curitĂ©, la cohĂ©rence.
Le vampirisme spatial, câest ça : lâusure de ceux qui tiennent debout par ceux qui ne tiennent rien.
Le quotidien : supermarchĂ©s, files dâattente, interactions forcĂ©es
Le vampirisme ne se limite pas aux murs mitoyens.
Il se pratique aussi dans les rayons des supermarchés, dans les couloirs, dans les interactions anodines.
Ce sont ces gens qui :
- se collent Ă vous dans un rayon vide,
- vous coupent la trajectoire,
- cherchent votre regard pour âaccrocherâ votre Ă©nergie,
- vous parlent pour se décharger,
- vous sollicitent sans raison,
- utilisent votre prĂ©sence comme point dâancrage.
Ils ne viennent pas acheter : ils viennent se recharger.
Ils repartent mieux. Vous repartez vidée.
Ce nâest pas de la magie : câest de la rĂ©gulation Ă©motionnelle parasitaire.
Le vampirisme institutionnel : lâĂ©puisement comme mode de gouvernement
Le vampirisme Ă©nergĂ©tique nâest pas seulement interpersonnel. Il est systĂ©mique.
Les institutions modernes fonctionnent comme des machines Ă capter lâĂ©nergie citoyenne :
- plus de guichets â vous faites le travail Ă leur place,
- procĂ©dures opaques â vous cherchez, vous comprenez, vous vous adaptez,
- injonctions numĂ©riques â vous suivez, vous cliquez, vous vous authentifiez,
- imprĂ©vus techniques â vous recommencez, vous attendez, vous vous Ă©puisez.
Pendant ce temps :
- elles économisent du personnel,
- vous dépensez votre énergie mentale.
Lâadministration moderne ne mord plus : elle draine.
Elle aspire le temps, lâattention, la patience. Elle transforme chaque citoyen en guichetier bĂ©nĂ©vole.
Le vampirisme numérique : surcharge cognitive et chaos organisé
Dernier étage du dispositif : le numérique.
LĂ oĂč lâon vous promet simplicitĂ©, fluiditĂ©, efficacité⊠vous trouvez souvent lâinverse.
Authentification impossible.
Identité numérique capricieuse.
Bases de données piratées ou saturées.
ANTS qui vous renvoie Ă vous-mĂȘme : ârĂ©essayezâ, âvĂ©rifiezâ, âcontactez-nousâ.
Quand les systĂšmes dysfonctionnent, ce nâest pas lâĂtat qui se fatigue : câest vous.
Vous recommencez. Vous cherchez. Vous attendez.
Vous vous adaptez Ă un chaos que vous nâavez pas créé.
Le vampirisme numĂ©rique, câest ça : une extraction dâĂ©nergie par complexitĂ© imposĂ©e.
Reprendre son axe : la seule vraie protection
Nommer ces dynamiques, ce nâest pas accuser. Câest reprendre son axe.
Câest refuser dâĂȘtre la batterie externe Ă©motionnelle du voisinage, le stabilisateur involontaire des inconnus, le guichetier bĂ©nĂ©vole des institutions, le cobaye docile des dispositifs numĂ©riques.
Câest remettre de la gĂ©omĂ©trie dans les relations.
Câest dire : je ne suis pas un rĂ©servoir.
Je ne suis pas une prise électrique.
Je ne suis pas un point dâancrage gratuit.
Câest choisir de rester souveraine dans un monde qui, trop souvent, vit sur lâĂ©nergie de ceux qui tiennent debout.
