La fabrique des narratifs : comment l’actualité produit la peur pour gouverner l’attention
Observatoire des habitus – Article de veille stratégique stratégique citoyenne
Introduction : quand un micro-événement révèle un macro-mécanisme
Tout commence par un “sondage » du journal L’Ouillade :
7 votes sur une question anxiogène concernant l’hantavirus.
Un artefact numérique dérisoire, sans méthodologie, sans échantillon, sans valeur statistique.
Et pourtant, ce micro-objet dit quelque chose d’essentiel :
il s’inscrit dans un narratif médiatique qui dépasse largement son contenu.
L’Observatoire pose ici une hypothèse simple :
les narratifs ne naissent pas du réel, mais de la manière dont l’actualité est fabriquée, hiérarchisée, mise en scène.
L’hantavirus n’est pas un sujet sanitaire.
C’est un support narratif.
Un prétexte pour réactiver un schéma déjà éprouvé : la peur comme moteur d’attention.
L’agenda-setting : décider de quoi le public doit s’occuper
L’agenda-setting, théorisé par MC Combs et Shaw, décrit un mécanisme fondamental :
les médias ne disent pas quoi penser, mais à quoi penser.
Dans ce cadre, l’actualité n’est pas un miroir du réel.
C’est une sélection.
Comment un sujet marginal devient “le sujet du moment” ?
- Un fait mineur apparaît (un cas isolé d’hantavirus).
- Les rédactions, en quête de nouveauté, le repèrent.
- Les plateformes détectent un embryon d’intérêt.
- Les titres se multiplient.
- Le sujet “existe”.
Ce processus n’a rien de complotiste.
Il est structurel :
l’actualité suit des cycles de saturation → substitution → recyclage.
On l’a vu récemment :
Covid → Ukraine → Moyen-Orient → tensions navales détroit d’Ormuz → “nouveau virus”.
Le réel n’a pas changé.
Le projecteur médiatique, si.
Le cadrage : comment le public doit percevoir le sujet
Une fois le thème sélectionné, reste à décider comment en parler.
C’est le rôle du framing (cadrage).
Les ingrédients du cadrage anxiogène
- Lexique : “alerte”, “nouveau virus”, “mystérieux”, “mortel”.
- Comparaisons implicites : “comme le Covid…”.
- Experts mobilisés : souvent les mêmes, toujours disponibles.
- Flou entretenu : assez d’incertitude pour inquiéter, pas assez pour informer.
Le cadrage ne décrit pas la réalité.
Il fabrique une perception.
Dans le cas de l’hantavirus, la menace n’est pas sanitaire.
Elle est narrative.
La spectacularisation de la peur : un modèle économique
La peur n’est pas seulement un effet secondaire.
C’est un produit.
Pourquoi la peur fonctionne ?
Parce qu’elle :
- capte l’attention,
- prolonge le temps de lecture,
- génère du partage,
- crée du débat,
- fidélise par anxiété.
Les dispositifs sont connus :
- bandeaux rouges,
- “breaking news”,
- témoignages extrêmes,
- graphiques,
- experts en continu.
Le journalisme se déplace vers la dramaturgie.
La peur devient un actif économique.
Les artefacts d’opinion : quand 7 votes deviennent une “tendance”
Le micro-sondage sur l’hantavirus est un cas d’école.
Techniquement : zéro valeur
- 7 votes
- auto-sélection
- question orientée
- absence de protocole
- absence de représentativité
Symboliquement : forte puissance
Il permet de :
- matérialiser une “opinion publique” qui n’existe pas,
- renforcer le narratif (“les gens ont peur”),
- légitimer la couverture médiatique,
- alimenter les commentaires.
L’opinion n’est pas mesurée.
Elle est mise en scène.
-
La boucle plateformes–médias–public : un système auto-alimenté
Le narratif ne nécessite aucune intention centrale.
Il émerge d’une boucle de rétroaction.
-
Les plateformes amplifient
Ce qui génère du clic est mis en avant.
Les contenus anxiogènes performent mieux.
-
Les médias suivent
Ils observent ce qui “marche” et adaptent leur ligne éditoriale.
-
Le public réagit
Peur, colère, ironie, rejet : tout engagement renforce l’algorithme.
Même la critique du narratif contribue à sa visibilité.
Le système s’auto-entretient.
Articulation avec l’agenda politique
Les narratifs de peur ne sont pas neutres.
Ils s’articulent souvent avec :
- des enjeux de gouvernance (légitimer l’autorité),
- des enjeux budgétaires (sécurité, santé),
- des enjeux électoraux (montrer qu’on protège),
- des enjeux de communication (occuper l’espace public).
Il n’y a pas besoin de coordination.
Les incitations convergent.
La peur est un instrument politique, même sans intention explicite.
Conclusion : pour une hygiène de la réception
L’Observatoire invite à une posture simple :
distinguer les faits, les cadrages et les narratifs.
- Le fait : un cas isolé d’hantavirus.
- Le cadrage : “nouvelle menace sanitaire”.
- Le narratif : “le gouvernement protège-t-il ?”.
Ce n’est pas le réel qui gouverne nos perceptions.
Ce sont les mécanismes de fabrication de l’actualité.
Documenter ces mécanismes, les rendre visibles, les nommer :
c’est une forme de souveraineté.
C’est le rôle de l’Observatoire.
Vignette de terrain : quand le radar de veille s’allume
En fin de matinée, plusieurs articles surgissent autour d’un “nouveau virus”.
Je note le signal, mais je refuse l’emballement immédiat.
Je ferme les onglets, je fais ma sieste, je range, je laisse retomber le bruit.
C’est une hygiène de veille : ne jamais analyser sous tension.
À mon retour, France Télévisions déroule déjà un narratif complet :
infographies, experts, pédagogie anxiogène, explications détaillées sur un virus pourtant ancien, rare et sans enjeu épidémiologique réel.
Le contraste entre l’insignifiance du fait et la mise en scène médiatique confirme l’hypothèse centrale de cet article :
nous ne sommes pas face à un événement, mais face à un cadrage.
Ce moment de bascule — imperceptible pour la plupart — est précisément ce que l’Observatoire cherche à documenter :
la manière dont un sujet mineur devient un objet narratif, puis un support de peur, puis un élément de l’agenda public.
